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Fort McMoney : les mécaniques d’engagement et de participation

Comment susciter la motivation chez l’utilisateur en cumulant la double difficulté du sujet complexe – voire rébarbatif, et du format long sur internet ?

L’exemple de Fort McMoney.

Un jeu hybride

Fort McMoney, ovni dans le monde de la création numérique, est à la fois un serious game, un webdocumentaire, un MMO et un jeu de simulation et de gestion d’une ville. Ses auteurs, David Dufresnes et Philippe Brault, le qualifient quant à eux modestement, ou justement, de « jeu documentaire ».

Plus précisément, Fort McMoney c’est un jeu à la première personne qui place le joueur dans la peau d’un journaliste des temps modernes envoyé sur une terre située à mi-chemin entre le Promised Land de Gus Van Santet le Fargo des frères Cohen, dans le but qu’il se forge sa propre opinion sur l’épineuse question du pétrole : Qu’est-ce qu’on fait de la terre, qu’est-ce qu’on fait du pétrole ? Est-ce qu’on continue comme ça ?

Mais Fort McMoney c’est surtout le double digital de la ville réelle, quoique surréaliste, de Fort McMurray en Alberta au Nord du Canada, 3ème réserve au monde de sables bitumineux, ville champignon à la Sim City, et pays de l’or noir s’il en est.clubDépeint comme cela, le tableau ne fait pas forcément rêver. Et si on nous promet, dans « la ville de toutes les démesures », strip-teaseuses et prostituées, les premières personnes que l’on rencontre à l’entrée de la ville… ce sont des sans-abris ! Pourtant, cela n’a pas l’air de rebuter le joueur puisque dès les premiers instants de jeu, il accepte de façon libre et spontanée de connecter son compte Facebook à ce drôle d’objet qu’est Fort McMoney.Fort McMoneyHasard ou chance ? Il semble au contraire que Fort McMoney suive une mécanique bien rôdée, bien qu’unique en son genre.

Décryptage.

Mission héroïque

D’abord, on a la mission héroïque par excellence. Elle est annoncée au lancement du jeu par la voix suave mais grave (dans tous les sens du terme) de la narratrice – sortes de mentor omniscient :

« Votre mission : visiter Fort McMurray, mesurer ses enjeux, voter à des référendums et débattre avec les autres joueurs. Le sort de Fort McMoney est entre vos mains. »

Ici, il ne s’agit pas de trouver la bonne combinaison de bonbons pour en détruire un maximum – quoique ce gameplay puisse s’avérer étonnamment addictif – mais de sauver la ville de Fort McMoney et par là de faire triompher sa vision du monde, qu’elle penche du côté du business, de l’écologie ou du social, soit les trois points de tension qui s’affrontent dans le jeu.poster2IRL, une mission pareille en découragerait plus d’un, car le sujet est à la fois peu glamour et très complexe. Mais dans le jeu c’est un challenge adulé des gamers qui adorent se voir attribuer des missions à l’échelle du monde. Quoi de mieux que le sujet du pétrole et par extension, de l’avenir de la planète donc?

D’autant plus que cette dynamique est renforcée par la limite fragile entre réalité et fiction avec laquelle joue sans cesse Fort McMoney. La voix off nous dit en effet que « tout est réel : les lieux, les faits, les personnages. » Et si jamais on l’oublie, le flux d’actualités en temps réel du tableau de bord est là pour réinscrire le débat dans le contexte plus global de notre civilisation.

Feedback immédiat

Fort McMoney base également son principe de jeu sur le feedback immédiat qui permet au joueur de récolter facilement, et ce dès la scène d’introduction, quelques « points d’influence ».

Très efficace, si utilisée à bon escient, la pointification, va même ici jusqu’à contrecarrer le scénario de login initial de son créateur. En effet, rares sont les joueurs à atteindre la scène de l’arrestation policière qui a nécessité deux jours de tournage dans des conditions difficiles, simplement car les quelques points engrangés au démarrage suffisent chez la majorité des participants à susciter l’envie de créer un compte et par là de revenir.

La mécanique de jeu la plus connue fonctionne donc parfaitement dans Fort McMoney, puisqu’elle permet d’accrocher le joueur, dès les premières secondes de jeu, par l’acquisition facile de points et surtout, de le fidéliser en en complexifiant le gain par la suite.

Néanmoins, si les points ont à la fois un sens et une utilité assez clairs puisqu’ils sont directement liés aux actions du joueur (ils sont obtenus grâce à certaines actions et permettent d’en effectuer d’autres beaucoup plus importantes comme peser dans les débats pour changer le visage de la ville), paradoxalement ils stimulent aussi la soif de pouvoir.

Expérience sociale unique

La réussite dans Fort McMoney est mesurée par l’accomplissement successif de tâches parcellaires qui permettent l’obtention de points d’influence, largement conditionnée cependant par l’une d’entre elles : le dialogue.homelessLe choix des questions et sujets abordés par le joueur avec les personnages rencontrés au cours de son exploration est essentiel et n’est pas sans rappeler des jeux comme Les Chevaliers de Baphomet : Les boucliers de quezakoalt, ou plus récemment ceux développés par la société Telltale games dont le dialogue constitue le gameplay principal : « [le] jeu s’adapte aux choix que vous faites. L’histoire s’ajuste à votre façon de jouer ». C’est aussi vrai pour Fort McMoney. Ainsi, par exemple, si le joueur choisit de donner la parole aux pro-industriels, les écolos risquent de se montrer moins enclins au dialogue par la suite et la conversation d’en être impactée. L’inverse étant tout aussi vrai.MairesseOn peut ainsi véritablement parler d’expérience unique et personnelle. D’autant plus qu’il n’y a pas moins de 22 lieux à explorer, 515 choix de dialogues et plusieurs centaines de parcours possibles. Ainsi, personne n’a la même expérience de jeu, ce qui a pour effet au final, de susciter et d’enrichir les débats.

Découverte collective et acquisition de statut

Joué principalement au Canada, en France et en Allemagne grâce à des partenariats avec des journaux en ligne prestigieux (The Globe and Mail, Radio-Canada, Le Monde, Süddeutsche Zeitung), Fort McMoney repose sur la communauté avec un principe de jeu qui est celui de la découverte collective ; une dynamique dans laquelle tout le monde doit travailler ensemble pour atteindre un objectif. Ici, changer le visage de la ville.

De ce sentiment communautaire fort découle un autre élément motivateur : le statut. L’acquisition d’un statut dans le jeu est essentiel pour faire porter sa voix, être suivi par les autres et impacter le jeu. Dès lors, faire parti du club des Happy Few devient pour certains un objectif ultime, allant même jusqu’à hacker le système dans cette optique.

Le futur du jeu vidéo

Aux aspects de gamification décrits ci-dessus, s’ajoute l’esthétique jeu vidéo dont le principal emblème est le tableau de bord rappelant celui de nombreux jeux de rôles en ligne. On y retrouve tous les éléments de jeu qui conditionnent la partie et il a le gros avantage d’être complet sans être trop complexe.tableau de bordL’aspect documentaire est lui aussi évident dans Fort McMoney. Rappelez-vous, « tout est réel ». Derrière les séquences vidéo, quand s’arrête la caméra, on retrouve alors des personnes vivant les mêmes problématiques de Fort McMoney mais plus intensément encore car pour de vrai et au quotidien.

A côté de cela il y a dans Fort McMoney, une fictionnalité très forte.

D’abord, du point de vue de la construction. En instaurant ce système d’épisodes qui crée l’attente chez le joueur, David Dufresnes inscrit son jeu documentaire dans le modèle sériel. Et ça marche. Des joueurs ont détourné le logo du jeu pour signifier l’attente interminable et les nuits qui s’étirent à attendre l’épisode suivant.

Qui plus est, les personnages, même si réels, ont tous une « gueule » de cinéma et portent d’ailleurs pour certains les stigmates de blessures intérieures sur leurs visages. Des potentiels héros en somme, que la vie a écorché mais qui s’accrochent. Et le casting est riche : des barons du pétrole, des trappeurs au cœur tendre, un tenancier de bar à danseuses, un chef autochtone désabusé, une mairesse fan de Sim City, des lobbyistes en colère, une ministre de l’énergie, etc.ministre de l'environnementDes personnages au caractère bien établi en somme, qui possèdent une histoire passée et présente mais se questionnent à juste titre sur leur avenir dans ce far west dystopique.The exotic danser's club managerEt au-delà, ce qui fait le sel de nombreuses séries télévisées et films de cinéma : l’univers. Un univers merveilleusement recomposé par l’œil du photographe et co-réalisateur Philippe Brault, accompagné d’une bande musicale et sonore qui finit de poser l’ambiance désolée et neigeuse de Fort McMoney.paysageEt c’est cette tension entre fiction et réalité, entre jeu et documentaire, qui constitue finalement l’élément motivateur le plus fort de Fort McMoney avec la particularité d’avoir toujours quelque part la volonté, ou en tout cas le doute, d’influencer le réel pour sublimer l’expérience et ainsi maximiser le plaisir.

Ce qui est donc singulier dans Fort McMoney c’est qu’au-delà de l’innovation documentaire, il renverse aussi les codes du jeu-vidéo. Le futur du jeu vidéo se trouve donc t-il ici : dans la tentative d’avoir une influence sur le réel, que ce soit à grande ou à petite échelle, au niveau du joueur ou au niveau de la communauté même ?