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Le voyage du héros : potentiels ludiques et pédagogiques

L’exposition « Star Wars identités », en avant-première européenne depuis le 15 février 2014 à la Cité du cinéma à Saint Denis, n’en finit plus de rencontrer du succès. Alors qu’on annonce sa délocalisation dans les quartiers de La Confluence à Lyon au mois de novembre, c’est l’occasion de se pencher sur Le voyage du héros.

Le voyage du héros ou monomythe

Concept établi par Joseph Campbell dans son livre Le Héros aux mille et un visages[1], Le monomythe est un modèle narratologique élaboré dans le but de faciliter la construction du voyage du héros, élément constitutif de tout récit si l’on en croit l’auteur. A la base de ce modèle se trouve en effet l’idée – largement partagée – que les histoires du monde entier possèdent des éléments structurels universels. En 1928, déjà, le folkloriste russe Vladimir Propp, soutenait cette théorie, dans son livre devenu classique – Morphologie du conte[2]où il explique que tous les contes merveilleux sont issus d’une seule et même matrice : les noms et les attributs des personnages changent, mais les actions – qu’il nomme fonctions – restent les mêmes.

Le voyage de l’écrivain : La force d’inspiration des mythes pour l’écriture cinématographique et romanesque 

Christopher Vogler, célèbre script doctor hollywoodien, a beaucoup contribué à la popularisation du voyage du héros en travaillant d’abord à simplifier et réduire le schéma puis à le diffuser par la rédaction de plusieurs ouvrages dont le plus emblématique : Le voyage de l’écrivain : La force d’inspiration des mythes pour l’écriture cinématographique et romanesque[3].

Les 12 étapes de la quête du héros

De la structure de Campbell, Vogler reprend le découpage en trois actes (la séparation, l’initiation, le retour dans le monde réel). Pour le reste il s’applique à fusionner, reformuler et éliminer certaines étapes pour n’en garder au final qu’une douzaine :

 

  1. Le monde ordinaire
  2. L’appel de l’aventure
  3. Le refus de l’appel
  4. La rencontre avec le Mentor (l’aide surnaturelle)
  5. Le passage du premier seuil
  6. Les tests, les alliés et les ennemis (le cheminement)
  7. L’approche
  8. L’épreuve suprême (rencontre avec la divinité, la tentation, tuer le père)
  9. La récompense (l’ultime récompense)
  10. Le chemin du retour
  11. La résurrection (le refus de revenir, l’échappée belle, soutien post-quête)
  12. Le retour avec l’élixir (franchir le seuil du retour, maitre des deux mondes, liberté de vivre).

Star Wars, modèle emblématique du Voyage du héros.

Ce modèle a été appliqué dans de nombreuses œuvres et ce, depuis longtemps, telles que, pour les plus connues, Le Seigneur des Anneaux, Le Trône de fer, Harry Potter et Le Magicien d’Oz, mais aussi des séries télévisées telle que Lost, ou encore des jeux vidéo tel que Assassin’s Creed.

Mais la saga Star Wars demeure l’exemple le plus emblématique de l’utilisation du monomythe.

Star Wars, quête identitaire

Star Wars est une quête identitaire. Celle d’Anakin Skywalker bien sûr, mais aussi celle de Luke et plus largement celle de tous les héros subsidiaires qui les entourent, par exemple Han Solo ou même Gungan. Il est donc logique que l’exposition en soit une aussi.

En tant que visiteurs, on se lance donc, armés de bracelets intelligents, en quête de l’identité des héros de la série, où l’on apprend notamment la réponse à la fameuse question : mais pourquoi [Darth Vader] est-il aussi méchant ? Mais pas uniquement. Puisque ce parcours ludique et pédagogique émaillé de 10 étapes, rappelant étrangement le schéma des 12 de Vogler, permet aussi – ou surtout – d’en dévoiler un peu plus sur les forces qui nous habitent (c’est la promesse de l’exposition) mais aussi les faiblesses.

Si ce schéma est applicable dans (presque) tous les films, il l’est aussi dans la vie de tous les jours. C’est cela que nous apprend l’exposition. Nous sommes tous des potentiels héros en somme. Et, si quelques jalons de notre histoire sont posés dès notre naissance (facteurs génétiques et environnementaux surtout), elle n’en est pas pour autant écrite à l’avance, c’est à nous d’en devenir l’acteur plutôt que le spectateur passif. En écho au voyage du héros, l’exposition nous montre par exemple que la manière dont on appréhende et réagit face à certains évènements (l’épreuve suprême, les tests etc.) ou certaines rencontres marquantes (la rencontre avec le Mentor, les alliés, les ennemis etc.) sera déterminant pour notre avenir et la construction de notre personnalité.

Alors, spectateur ou spec-acteur ? Ce schéma est largement applicable au modèle de la formation, en crise aujourd’hui, qui cherche son modèle dans des outils de formation moins classiques et plus ludiques (Blended Learning, classe inversée, MOOC, Serious Games, jeux de rôles, etc.), mais qui peine à asseoir ses lettres de noblesse ou plutôt, à lier de façon habile, ludique et pédagogique. L’un faisant toujours du tort à l’autre.

Star Wars, ludique et pédagogique

Star Wars Identities offre donc, au delà de l’aspect ludique, une dimension pédagogique certaine. Et pour cause, elle a été élaborée avec le Centre des sciences de Montréal et un comité de conseillers scientifiques qui, dans un souci de vulgarisation permanent, ont veillé à décrypter chaque étape (espèces, gènes, parents, culture, mentors, amis, évènements, occupations, personnalité, valeurs) à travers des vidéos, des dessins explicatifs, et des extraits des six films.

On reconnait en substance par ailleurs le test MBTI (Myers Briggs type indicator) qui permet, à la fin du parcours, d’obtenir une « photographie » de nos principaux traits de caractères à l’instant T – comprendre le fonctionnement de nos relations avec les autres, la manière de penser et de réagir – selon cinq grandes catégories : l’ouverture à l’expérience, l’extraversion, le contrôle et le névrotisme. La combinaison de ces éléments rendant chaque personnalité unique. A noter que Carl Jung, dont les travaux ont servi de base à l’élaboration de ce test par ses créatrices , Katharine Briggs et Isabel Myers, avait déterminé quatre fonctions psychiques que chacun possède à des degrés différents : la pensée, l’intuition, le sentiment et la sensation.

Star Wars Identities n’est pas une exposition ordinaire, elle possède plusieurs niveaux de lecture : cinématographique bien sûr, scientifique comme nous l’avons montré, et surtout, personnel. On en ressort avec la musique de John Williams dans la tête et surtout, le sentiment d’avoir appris des choses sur Luke, Anakin, Amidala … et nous même.

Star Wars identités, l’avenir des expos ?

C’est vraiment l’exposition qui mérite de s’y attarder et qui donne un petit goût fade aux autres expositions du moment. Notamment cet été à Marvel, l’art des supers-héros, dont on aurait pu, vu le thème, en attendre un peu plus. On regrette en effet le manque d’interactivité mais aussi d’histoire. Ce qui est d’autant plus regrettable que les personnages Marvel sont largement symboliques du voyage du héros. Mais c’est une autre histoire.

L’avenir des expositions serait-il donc (vidéo)ludique et pédagogique… Mais aussi, scénarisé et interactif? Les dispositifs de formation actuels ont tout intérêt en tout cas à lorgner du côté des musées lorsqu’ils mettent en place des dispositifs tel que celui de Star Wars Identités, alliant ludique, pédagogique, storytelling, technologie et parcours individualisé.

starwars_identities_Lyon

Pour aller plus loin voir l’article consacré à l’exposition Star Wars sur le modèle du voyage du héros sur ce même blog.

[1]CAMPBELL, Joseph, 2013. Le héros aux mille et un visages, J’ai lu, 633 p.

[2]PROPP, Vladimir, 1970. Morphologie du conte, Seuil, Lonrai, 255 p.

[3]VOGLER, Christopher, 2007. The writer’s journey. Mythic structure for writers, Michael Wiese production, Chelsea, Michigan, 407 p.