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Raconter une histoire à l’heure d’Instagram, Facebook, Snapchat et WhatsApp

On note actuellement dans le paysage des « nouvelles narrations » audiovisuelles le développement de récits interactifs qui reprennent les codes de langage des applications les plus populaires du moment, soit les messageries instantanées (Snapchat, Facebook messenger et Whatsapp en première ligne). 

L’une des caractéristiques principales de ces outils conversationnels est l’instantanéité des échanges qui s’y déroulent et la fluidité qui en découle, très utiles pour renforcer « l’impression de réel » prisée par ces fictions.

Ces « narrations nouvelle génération » peuvent servir la promotion de séries télévisées comme l’a fait ARTE récemment avec sa série d’anticipation Transferts, qui permet grâce à un chatbot (ou agent conversationnel) d’éprouver le concept de « bodyswap » (échange de corps) et surtout de teaser sa nouvelle création de manière fun et originale. L’expérience qui s’ensuit est à la fois déstabilisante pour l’utilisateur qui se retrouve sans trop comprendre ce qui lui arrive à parler depuis son compte Facebook transfert illégal de corps avec deux inconnus, et familière puisqu’il s’agit ici uniquement de discuter par messages interposés et parmi plusieurs options disponibles en « switchant » entre plusieurs fenêtres de conversations, actions bien connues de tout utilisateur du réseau social. Jusqu’ici donc, tout va bien. 

Mais à côté de cela, certaines autres applications ont décidé de pousser l’expérience plus loin en faisant du principe de fonctionnement de ces messageries instantanées le coeur même de leur gameplay. 

C’est le cas notamment de Burry me my love, fiction interactive sur smartphone sortie en octobre 2017 dont le système de jeu est basé tout entier sur l’application Whatsapp, si bien qu’entre les deux, on pourrait s’y méprendre. Oui sauf que Burry me my love raconte une histoire. Cette histoire et la manière de la raconter, nous proposons de l’étudier ici, du moins dans ses grandes lignes. Attention spoilers …  

Burry me my love, littéralement « Enterre-moi mon amour », grossièrement « Ne t’avise pas de mourir avant moi », plus couramment en français « Prends soin de toi », est d’abord une histoire d’amour, comme le sous-entend son nom très poétique inspiré d’une expression du monde Arabe que s’échangent les âmes amoureuses en guise d’adieux. Mais Burry me my love, même si elle a été fictionnalisée pour les besoins du jeu, est aussi une histoire vraie et représente même la réalité de nombreux migrants d’hier, d’aujourd’hui surtout et certainement de demain.

En ce sens son écriture est très documentée, prenant pour point de départ un article du Monde dont le titre parle de lui-même, « Le voyage d’une migrante syrienne à travers son fil WhatsApp ». 

Mais ici, l’histoire racontée c’est celle de Nour, une jeune syrienne qui décide, n’en pouvant plus de voir les siens lui être arrachés un à un par la guerre, de quitter son pays pour rejoindre l’Europe et exaucer ses rêves d’une vie meilleure. Son mari Majd, qui s’il ne peut pas se résoudre encore à la suivre et laisser derrière lui les proches qui lui restent et comptent sur lui, soutient sa femme en la suivant et surtout, en l’aidant dans son périple en lui prodiguant conseils, avis et informations en tout genre via WhatsApp. 

Le jeu nous propose de vivre le conflit aussi bien intérieur qu’extérieur qu’endurent les deux époux, en nous plaçant dans la peau de Majd avec la mission d’accompagner et aider Nour dans son « chemin de Damas » à opérer des choix, du plus banal s’il en est, au plus crucial. 

Pour se lancer dans l’aventure, nul besoin de tutoriel qui expliquerait comment prendre le jeu en main puisque son interface ressemble en tous points à celle d’une conversation classique sur WhatsApp et qu’il s’agit, à première vue, seulement de choisir entre plusieurs possibilités de messages lorsque cela se présente, sauf que l’on se rend rapidement compte que derrière ce gameplay un peu « simpliste », quelque chose de bien plus grand se joue. 

En effet, dès les premiers instants de jeu et tout du long, l’utilisateur se retrouve face à des situations dilemmatiques où il lui est difficile de déceler si une option est meilleure qu’une autre que ce soit par manque d’expérience, par méconnaissance des politiques de migration effectives des pays ou bien souvent car les situations demandent de résoudre l’équation impossible du coeur et de la raison.  

Alors pour l’aider dans ses choix et ne pas le laisser seul avec son intuition, les game designers ont mis en place des variables plus ou moins décelables par le joueur. Au nombre de 4 il s’agit de l’inventaire et du budget de Nour mais aussi de son moral et de l’état de sa relation avec Majd. 

Selon leurs niveaux respectifs, le déroulé de l’histoire ainsi que son issue fluctuent, sans toutefois qu’aucune jauge, barre d’état ni notifications « à la Telltale game » du genre « untel s’en souviendra » n’en avisent le joueur. 

De la même façon, lorsqu’un choix a été opéré, il est impossible de le défaire comme c’est le cas par exemple dans Life is strange, à moins de recommencer à zéro. 

Selon cette même logique, l’expérience se déroule en « pseudo » temps réel, signifiant qu’en cohérence avec la narration, il faut attendre souvent quelques heures parfois plusieurs jours avant de pouvoir reprendre la partie selon ce que vit Nour « de l’autre côté » : elle dort, elle n’a plus de batterie ou doit l’économiser car elle en a besoin comme lampe torche, elle tente une traversée en ferry cachée sur le toit d’un camping car ou à l’air libre mais sur un bateau de fortune bondé, elle est à l’hôpital, en prison … elle boude !

Les pires scénarios se révélant ici être possibles, y compris celui où Nour ne répond pas car elle est morte.

Ainsi donc Burry me my love a vite fait de s’inviter et pénétrer dans l’intimité du joueur qui lui se meut
rapidement en Majd attendant de façon angoissée des nouvelles de sa femme et se demandant à chaque « alerte » sur son smartphone s’il s’agit de Nour venue lui donner des nouvelles « du front » … ou de tout autre chose. 

Mais les game designers ont également prévu la possibilité de jouer la partie en « mode accéléré », ramassant l’expérience sur une journée seulement (versus une dizaine de jours en « temps normal ») et surtout facilitant l’accès aux quelques 19 fins différentes. 

Après une première partie pouvant se révéler frustrante voire déceptive selon l’issue mais aussi l’enchaînement des évènements, un nouveau jeu permet sinon de se rattraper, en tout cas de tester d’autres chemins et d’être un peu mieux préparé, encore que le joueur assimile très vite qu’il lui est difficile ici, comme IRL, de maîtriser l’entièreté des paramètres/variables et que les incidents de parcours, tant qu’ils ne sont pas mortels, font partie de l’apprentissage, même lorsqu’il s’agit par exemple de se faire reconduire encore et encore à la frontière de Vintimille alors que tous les options pour rejoindre Menton et la France semblent avoir été explorées : par le littoral, par la montagne, à pied, en train, avec billet, sans billet, de jour, de nuit.   

Par ailleurs, le fait que Burry me my love soit rejouable « à l’infini », permet de repérer certains noeuds narratifs et turning points, des passages obligatoires qui font basculer la narration, des situations que le joueur va retrouver sur différents chemins et où il sera heureux de pouvoir effectuer un choix différent de sa première impulsion/intuition et constater un résultat peu ou prou différent. 

Ainsi donc l’exemple de la rencontre avec la touriste italienne qui prend, dans des contextes différents, Nour en autostop et que le joueur ne peut empêcher qu’elle ne lui dérobe une pochette où se trouvent un billet de ferry, de l’argent et son passeport mais dont le choix de ce qu’elle peut bien faire de l’objet de son forfait par la suite, lui appartient tout à fait. 

L’intérêt de la rejouabilité de Burry me my love se situe également dans la possibilité de tester le jeu « à la Sims » et endosser un rôle à l’opposé du sien dans la vie courante en poussant par exemple le caractère « macho » de Majd à l’extrême pour voir ce qu’il se passe … et se faire plaquer par une Nour saine et sauve, mais se faire plaquer quand même. 

A noter enfin le grand soin apporté à l’écriture pleine de finesse, running gags et private jokes qui plus encore que tous les procédés cités ultérieurement permet de renforcer l’effet de réel, humaniser, donner corps et surtout donner un visage à la crise des migrants, et même plusieurs grâce à la grande variété des parcours scénarisés, annihilant par là quelque part également la fameuse « loi du mort-kilomètre ».  

Burry me my love en tant que « jeu du réel » et à l’instar de Jeu d’Influences (du même game designer, Florent Maurin) est un bel exemple de ce que les nouvelles narrations, lorsqu’elles sont savamment pensées et conçues, peuvent apporter de plus en terme d’apprentissage par le ludique, qu’un documentaire « classique » sur le sujet ou une vidéo publiée sur les réseaux, même si elle met en scène des Youtubeurs dits « influents ». 

Reste à demander à David Dufresne (Fort McMoney), Florent Maurin et Julien Goetz (Jeu d’influences) ainsi qu’à leurs acolytes, à quand un jeu sur la crise des Rohingyas en Birmanie par exemple ou tout simplement le prochain « jeu du réel », serious game, webdocumentaire ou toute autre narration hybride du même genre, pourvu qu’on s’amuse en apprenant ou apprenne en s’amusant ?!